Élection Présidentielle : la leçon de Dakar

Sacré Sénégal! Inquiétude,
corruption, dérive dictatoriale,
fraude annoncée : tout a été dit, écrit
et prédit, surtout le pire, à propos
de la présidentielle du 24 mars. Et il
faut reconnaître que les principaux
acteurs, tous bords confondus, n’ont
guère ménagé leurs efforts pour
alimenter nos craintes. Résultat:
malgré le sentiment d’avoir frôlé
moult fois le bord de l’abîme,
nous avons assisté à une troisième
alternance et à une leçon pour
tous ceux, et ils furent nombreux,
qui se sont échinés à moquer les
Sénégalais, alors que personne ne
leur arrive à la cheville en matière
de transparence électorale et de
vigueur démocratique. L’élection de
l’opposant Bassirou Diomaye Faye,
dès le premier tour, avec 54,28 % des
voix et un taux de participation qui
ferait pâlir d’envie l’Afrique franco
phone (61,3 %), l’atteste. Le fair-play
du candidat du pouvoir sortant,
lex-Premier ministre Amadou Ba,
qui a appelé Diomaye Faye avant
même l’officialisation de sa victoire
pour le féliciter, aussi.
Cette élection, celle d’un
illustre inconnu tout juste sorti
de prison, simple remplaçant de
l’ovni politique qu’est Ousmane Sonko, nommé Premier ministre
le 2 avril, devrait inciter les
démocratosceptiques à réfléchir:
vouée aux gémonies par réelle
conviction mais aussi parfois par
paresse intellectuelle à chaque crise
politique ou à chaque coup d’État,
la démocratie nest pas fautive.
L’Occident, qui prétendument
nous l’imposerait, non plus. Et le
culte du sauveur en treillis n’est
guère la panacée. C’est parce que les
principes directeurs de ce système
politique sont constamment foulés
aux pieds que cela ne fonctionne
pas ou pas assez sur le continent.
Les Sénégalais viennent de le
démontrer, avec éclat.
Ici, impossible de faire dire aux
urnes autre chose que ce que les
citoyens ont exprimé. Ici, les institutions, comme le Conseil constitutionnel, jouent leur rôle et ont le dernier mot, dussent-elles contrarier

le palais présidentiel. Ici, les militaires restent dans leurs casernes et
ne se préoccupent que de sécurité.
Ici, être président ne signifie pas que
lon a forcément raison et que l’on
n’a de comptes à rendre à personne.
Ici, enfin, on peut décider d’affronter
la toute puissance de l’État et finir
par l’emporter.
Cela ne date pas d’aujourd’hui,
et ce nest pas tant une affaire
de nouvelles générations ou de
réseaux sociaux que de culture et
donc d’éducation. Abdou Diouf et
Abdoulaye Wade se sont heurtés au
même« problème» : si les Sénégalais
ne veulent plus de vous ou de vos
dauphins désignés, malgré votre
puissance financière et institution
nelle, malgré vos élus locaux, vos
députés, vos« grands électeurs»
soi-disant acquis à votre cause, votre
influence supposée sur l’administra
tion ou sur les corps intermédiaires,
la seule issue est … la sortie.
Sur le plan intérieur, au delà de
ce qu’incarne le modèle sénégalais
et de sa résilience, la présidentielle
du 24 mars est riche d’enseigne
ments. Le premier d’entre eux, c’est
l’inextinguible soif de changement
des électeurs. Le bilan de Macky  Sali, qui va désormais couler des
jours tranquilles au Maroc, est loin
d’être infamant: il a été un grand
bâtisseur, de l’avis même de ses
opposants ou de ses détracteurs, un
réformateur aussi, et a su installer
son pays sur la scène internationale
à une place supérieure à celle que
son poids économique ou démo
graphique laissait augurer. Mais
cela n’a visiblement pas suffi à
convaincre les Sénégalais de miser
sur la continuité. L’issue aurait-elle
été différente si lui-même avait
été candidat? Nous ne le saurons
jamais. Ce qui est clair, en revanche,
c’est qu’il a commis trop d’erreurs
pour qu’Amadou Ba puisse espérer
échapper à l’aggiornamento réclamé
par la majorité de ses concitoyens.
Du cas Ousmane Sonko, l’adversaire honni -géré comme une
patate chaude, sans stratégie précise
et argumentée pour l’éliminer
du jeu politique-, au casse-tête
Karim Wade, véritable pompier
pyromane de cette élection dont
il a provoqué le report, en passant par les luttes intestines qu’il n’a
pas pu ou pas voulu circonscrire
dans son propre camp, le chef
de l’État a vu son pouvoir et son
influence se diluer jour après jour,
et son image largement écornée.
La mission était déjà compliquée
par nature, mais la mise sur orbite
tardive pour ne pas dire alambiquée
d’Amadou Ba et, surtout, les mille
et une couleuvres qu’il a dû avaler
à la tête d’une coalition qui a tout
fait pour saborder sa mission ou,
au mieux, sest contentée du strict
service minimum, lui promettaient
un échec. Aucun autre membre de
Benno Bokk Yakaar (BBY), dans
ces conditions, n’aurait d’ailleurs
fait mieux que Ba … Reconnaissons
toutefois au chef de l’État sortant,
comme l’a d’ailleurs fait celui qui lui
a succédé le 2 avril, qu’il a« permis
de garantir un scrutin libre, démocratique et transparent», ce qui n’est
évidemment pas rien par les temps
qui courent.
La victoire de Bassirou Diomaye
Faye face au candidat de BBY n’est Et maintenant? Personne ne sait
vraiment ce que sera le Sénégal
du Pastef. Ni ce que donnera
l’attelage Diomaye Faye-Sonko,
même si l’on peut s’attendre à
d’inévitables turbulences quand
les affres du pouvoir titilleront
les ego. Seront-ils aussi patriotes,
intègres et réformateurs qu’ils le
prétendent? Incarneront ils, au
contraire, ces extrémistes conservateurs, populistes et sans envergure
que décrivent leurs contempteurs?
Prôner ont-ils l’apaisement et la
réconciliation ou préféreront ils
céder aux sirènes de la vengeance?
Bref, seront-ils à la hauteur des
immenses attentes des Sénégalais?
Nul ne peut le dire. Une chose
est sûre, cependant : Sonko et ses
ouailles voulaient le pouvoir et l’ont
conquis. Les Sénégalais souhaitaient
la rupture, quitte à se lancer dans
une aventure incertaine, ils l’ont
obtenue. L’expérience mérite en
tout cas d’être vécue, c’est l’essence
même de la démocratie. Que les
plus sceptiques se rassurent: si les
premiers déçoivent les seconds, ils
savent déjà à quoi s’attendre … •

Source Jeune Afrique