« La Diplomatie sénégalaise de Léopold Sédar Senghor à Abdoulaye Wade, Regard d’un Chancelier » Ibrahima Séne

 L’Auteur, M. Ibrahima Sène, qu’il me plait d’appeler affectueusement Ibou, (sans la lettre H bien sûr !) est un diplomate de carrière aujourd’hui à la retraite qui n’a jamais occupé la position d’Ambassadeur. Membre du corps des chanceliers du cadre des Affaires Etrangères, donc du premier maillon de la hiérarchie diplomatique, il a passé près de quatre décennies de sa vie professionnelle dans les services centraux et extérieurs du Ministère des Affaires Etrangères, période au cours de laquelle il y a occupé divers postes aux niveaux opérationnel et tactique.

Le livre est préfacé par feu Assane Seck, ancien Ministre des Affaires Etrangères, dont le mandat mené de main de maitre, a contribué à la consolidation de l’image de marque du Sénégal, en tant que nation responsable et partenaire crédible pour le reste du monde. Dans le passage suivant extrait de cette préface, l’éminent professeur indique notamment, je le cite :

« Le livre de Ibrahima Sène n’est pas un manuel pour apprenti diplomate ou un bilan général des grandes actions diplomatiques du Sénégal indépendant. C’est une réflexion sur le travail accompli durant le parcours de nos trois premiers Présidents de la République. Sans langue de bois, et prenant toutes ses responsabilités, il analyse finement et révèle des réalités de base qui ont pu sous-tendre certaines décisions importantes. Avec des repères et des références surs, il conclut simplement, non en forme d’une quelconque sanction positive ou négative, mais pour un classement correct dans le rayonnage de notre histoire moderne. Chacun des Présidents du Sénégal y a eu sa part en succès et en échecs. » Fin de citation.

Il est difficile de faire une meilleure présentation de ce livre, en si peu de mots.

Pour ma part, je note que dans le livre, Ibou s’exprime, en pas moins de 29 chapitres, sur divers sujets diplomatiques avec une autorité et une maitrise remarquables. Dans sa réflexion où le factuel, l’historique et l’intime se côtoient et se mélangent harmonieusement, il explore et analyse nombre de questions diplomatiques, toutes aussi intéressantes les unes que les autres.

Les quelques titres de chapitres suivants tirés au hasard de la table des matières, sont une illustration de la variété des sujets abordés. Ils traitent notamment de: la place de la diplomatie de paix à l’égard des pays limitrophes; du dialogue des cultures; de la francophonie; du conflit sénégalo-mauritanien; de la diplomatie « en treillis » dans les interventions en Gambie et en Guinée Bissau; de l’émigration; des Accords de Partenariat Economique (APE); du NEPAD; de la problématique de la dette africaine; des médiations dans les conflits africains etc. Le livre aborde nombre d’autres sujets tout aussi actuels, qui vont bien au-delà de cet échantillon.

ce livre, est le reflet du caractère de l’auteur  à la fois lucide et sagace et de son tempérament qui peut, dans certaines circonstances, être caustique et même, impertinent. ` C’est à travers le prisme de ces traits de caractère, servis par un regard de professionnel averti, que les actions diplomatiques des Présidents Léopold Sédar Senghor, Abdou Diouf, Abdoulaye Wade et, dans une moindre mesure, celles du Président Macky Sall, sont scrutées, analysées et discutées.

Il est intéressant de noter, à cet égard, et c’est l’une des choses qui m’ont plu dans ce livre, que les références historiques et biographiques y sont abondantes. Elles sont systématiquement convoquées pour servir de base à l’analyse objective des évènements et des actions, sans pour autant occulter l’interprétation subjective que l’auteur en fait, avec courage et souvent de manière tranchante et passionnée.

L’ouvrage comprend trois parties. L’histoire politique du Sénégal moderne y occupe une grande place; une trop grande place par rapport aux autres sections, pourrait-on penser. Mais cela se justifie amplement quand on sait que la forme et l’orientation de la diplomatie sénégalaise actuelle sont des produits de l’histoire du Sénégal indépendant, et notamment des développements politiques intervenus au cours des mandats du premier Président, Léopold Sédar Senghor.

Une autre caractéristique intéressante de ce livre apparait dans la volonté évidente de l’auteur d’éviter de tomber dans le piège de la comparaison politicienne des actions des trois Chefs d’Etat. En effet, Ibou Sène, conforme à son caractère, se limite à exposer, à analyser, et à présenter l’action ou l’inaction de chaque Président, face à certains évènements, en laissant au lecteur, la liberté de tirer in fine, la conclusion qui lui convient, chacun suivant sa propre vision et sa propre orientation politique ou idéologique.

Il le fait dans un style qui rappelle celui des contes au coin du feu, d’un patriarche qui, à l’image d’Ulysse, a fait un beau voyage. C’est surtout des phrases plus ou moins chargées de références historiques, qui excitent la curiosité, stimulent l’intérêt et invitent à la recherche. C’est aussi une multitude de formules de nature à faire sourire ou à faire grincer des dents, mais à chaque page, on découvre sa capacité à examiner et à présenter des questions complexes, pour les porter à la compréhension de chaque lecteur, quel que soit son niveau, de manière simple et intelligible, avec acuité, et souvent avec humour.

On trouve également dans le livre, des anecdotes qui rendent compte des expériences personnelles de l’auteur mais aussi de ses collègues, à qui il donne la parole autant que possible. Ce faisant, il montre que l’action diplomatique ne peut être le fait des seuls Présidents de la République. Il est vrai que ce sont eux qui déterminent les orientations stratégiques de la politique étrangère, mais il est tout aussi vrai que la mise en œuvre de celle-ci se fait aux niveaux tactique et opérationnel où l’on retrouve, outre les Ministres des Affaires Etrangères, les Ambassadeurs, les Conseillers les Secrétaires d’Ambassade, les Attachés et le personnel de soutien administratif. Ibou Sène souligne avec générosité les actes irremplaçables et souvent méconnus de ces agents, à la faveur de l’examen des actions diplomatiques menées durant le mandat de chaque Président.

Dans le dernier chapitre intitulé « Pensez-y » l’auteur ne manque pas de poser un regard critique sur la gestion des ressources humaines de l’institution diplomatique, en signalant aussi bien les acquis positifs à consolider que les dérives à corriger. A ce niveau, il révèle des réalités peu connues du public qui, entre autres, démentent l’idée reçue et propagée selon laquelle la diplomatie et ses agents bénéficient de privilèges indus, ou exagérés

A présent,il est temps de vous livrer l’élément qui traduit et résume mon impression générale, suite à la lecture de ce livre. C’est d’une image qu’il s’agit. Non plus l’image du Hibou à laquelle j’ai fait référence tantôt, mais plutôt celle de l’abeille qui butine dans un champ, les fleurs différentes de trois saisons distinctes. En effet, mon sentiment est que, Ibou Sène, à la manière de l’abeille, a butiné les fleurs d’un même jardin au cours de trois périodes différentes, pour récolter le nectar ayant permis de fabriquer le miel aux différentes saveurs que représente ce livre.

L’objectif visé, et largement atteint à mon sens, était de contribuer à une meilleure compréhension des actes majeurs et du rôle des principaux acteurs qui ont façonné depuis l’indépendance, le profil du Sénégal sur le plan international, pour en faire ce qu’il est devenu en relativement peu de temps: un Etat respectable et respecté et un partenaire crédible pour le reste du monde.

Grande est pour moi l’envie de vous en dire plus, parce qu’ayant cheminé pendant plus de quarante ans avec l’auteur, j’ai partagé, avec lui le vécu de l’essentiel des sujets évoqués dans ce livre. Mais ce serait injuste vis-à-vis de lui, et peu aimable à votre égard, de vous enlever le plaisir de la découverte des multiples facettes de cet ouvrage particulièrement instructif. C’est pourquoi, avec votre permission, je voudrais m’en arrêter là, tout en vous invitant vivement à l’acquérir, à le lire et à le conserver

Mohamadou Diarra

Laisser un commentaire